Qatargate ou #Belgiangate et la presse : quand le journalisme belge est corrompu
L’affaire Qatargate, ou ce que l’on peut désormais appeler « Belgiangate », a souvent été présentée comme une histoire de corruption au sein du Parlement européen. Trois ans plus tard, une autre dimension exige pourtant l’attention : le rôle de certains journalistes et journaux belges, dont la proximité avec la police, le parquet et les services de renseignement soulève de graves questions sur de possibles violations de l’éthique journalistique.
Au cœur de cette relation troublante se trouvent des reporters de Le Soir et de Knack, deux des médias les plus influents de Belgique, qui n’auraient pas seulement reçu des fuites, mais semblent avoir coordonné activement leur couverture avec les autorités.
Journalisme ou communication stratégique pour les services secrets ?
D’après des documents judiciaires aujourd’hui examinés, des responsables de la police anticorruption belge ont rencontré en privé des journalistes plusieurs semaines avant les premières arrestations de décembre 2022.
Ces rencontres avaient explicitement pour objectif de contrôler le calendrier et l’impact de la couverture médiatique : les journalistes auraient accepté de ne rien publier avant le déclenchement des opérations, alignant de fait leur agenda éditorial sur la stratégie des forces de l’ordre.

De tels arrangements dépassent largement la pratique admise de la protection des sources ou du respect d’un embargo.
Des brouillons d’articles auraient été soumis à la police et au parquet avant publication, et, à la veille des perquisitions, certains textes finalisés auraient circulé entre journalistes – et, implicitement, auprès des autorités – afin de valider des détails sensibles.

Cette manière de procéder remet en cause un principe fondamental du métier : l’indépendance à l’égard du pouvoir d’État.
Journalistes nommés et médias concernés
Les journalistes cités dans l’enquête incluent Kristof Clerix (Knack), Joël Matriche et Louis Colart (Le Soir), tous des reporters chevronnés spécialisés dans les affaires policières et judiciaires.
Leur expertise semble cependant s’être transformée en familiarité, puis en véritable complicité avec les institutions qu’ils étaient censés contrôler.
Les communications récupérées par les enquêteurs révèlent des liens personnels inhabituellement étroits entre journalistes et responsables policiers, avec des échanges informels via des applications chiffrées et des conversations parfois sans lien direct avec le travail d’enquête journalistique.
Une telle intimité fragilise la distance professionnelle nécessaire pour garantir une couverture critique et indépendante.
Publier ce qui n’était pas encore établi
La faute éthique la plus spectaculaire concerne peut‑être la précision des informations publiées.
Les articles parus le 9 décembre 2022 comportaient des détails qui, selon certains hauts responsables policiers, n’étaient pas encore établis à ce moment‑là : montants exacts des sommes en liquide saisies, identité des suspects, ampleur des perquisitions en cours.
Dans un épisode particulièrement préoccupant, Le Soir a publié une photographie soigneusement mise en scène représentant des piles de billets saisis avec le logo de l’unité anticorruption.
Cette image n’était pas une « fuite » fortuite : elle aurait été organisée à la demande d’un officier de police, soucieux de récompenser les « journalistes qui avaient respecté l’accord ». La photo est devenue virale, imposant dans l’opinion un récit de culpabilité bien avant tout débat contradictoire devant un tribunal.
La présomption d’innocence sacrifiée
En multipliant les publications de procès‑verbaux d’interrogatoire et d’hypothèses d’enquête, les journaux concernés ont contribué à construire un récit à sens unique, laissant peu de place au doute ou à la nuance.
La quasi‑totalité des fuites allaient à charge, tandis que les éléments à décharge étaient ignorés ou relégués au second plan.
Cette approche entre en collision frontale avec le principe de la présomption d’innocence.
Elle a aussi porté atteinte au droit des mis en cause à un procès équitable, une inquiétude désormais explicitement soulevée par la Cour d’appel de Bruxelles dans le cadre de l’examen de la légalité de l’enquête.
Une relation symbiotique
Des témoignages de responsables policiers indiquent que les fuites ne provenaient pas d’une seule personne, mais d’un système dans lequel police, parquet, services de renseignement et journalistes agissaient pratiquement de concert.
Par moments, certains reporters semblaient mieux informés que les enquêteurs eux‑mêmes.
Au lieu d’agir comme un contre‑pouvoir, une partie de la presse belge a fonctionné comme un relais de la narration portée par l’accusation, contribuant à fabriquer un consensus public autour de ce qui était présenté comme « l’affaire du siècle ».
Une faillite éthique aux effets durables
Aucun des journalistes ou des journaux impliqués n’a reconnu de faute ni proposé de véritable examen de conscience éthique.
Les sollicitations pour obtenir des commentaires sont restées sans réponse, alors même que les conséquences de leurs choix sont lourdes : des réputations ont été brisées, l’opinion publique a été façonnée par des informations incomplètes ou trompeuses, et un dossier judiciaire majeur risque aujourd’hui de s’effondrer.
Si Qatargate venait à échouer devant les tribunaux, la responsabilité ne reposerait pas seulement sur les enquêteurs ou les magistrats.
Elle incomberait aussi à ces journalistes qui ont délaissé l’indépendance au profit de l’accès, de l’influence et du spectacle.
Au‑delà de Qatargate
Cette affaire révèle un problème plus profond au sein du journalisme d’investigation belge : la normalisation d’une collaboration étroite avec les pouvoirs publics, justifiée par la quête d’exclusivités et de « scoops ».
Lorsque les journalistes deviennent les partenaires de la police et des services de renseignement, c’est la démocratie elle‑même qui en sort affaiblie.
Alors que la Belgique et l’Europe tirent les leçons de Qatargate, une question demeure inévitable : qui demandera des comptes aux médias lorsque le journalisme devient partie prenante de la machine qu’il est censé surveiller ?
